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Capitaliste ou anticapitaliste ?

Capitaliste ou anticapitaliste ?

Des mots qui ne doivent plus être un combat Ecolo

En réalité, « capitalisme » et « anticapitalisme » ne sont que des catégories qui saucissonnent le monde pour essayer de mieux appréhender sa complexité ; ces catégories desservent notre capacité à réfléchir, notre capacité à imaginer le monde en le simplifiant un peu trop grossièrement.

Le véritable sujet n’est peut-être donc pas de savoir si nous sommes « pour » ou « contre » le capitalisme, mais de déterminer précisément ce que nous voulons conserver, ce que nous voulons limiter et ce que nous voulons abandonner.

Un écologiste peut ne rien avoir contre la propriété lorsqu’elle correspond à un usage concret. Que chacun garde son outil, son logement, ce qu’il a produit avec son travail ; rien de cela ne pose en soi un problème écologique.

Il en va de même pour le marché, l’échange, ou le fait de monter un projet collectif ou entrepreneurial : rien de tout ça n’oblige à vivre le système économique qu’on connaît aujourd’hui.

Il faut donc dissocier ce que notre civilisation confond : la propriété, l’échange et la mécanique d’accumulation du capital.

Ce qui est critiquable, ce n’est ni la propriété ni le marché en eux-mêmes, c’est l’usage qui peut être fait du revenu attaché à la propriété et surtout la transformation de ce revenu en capital supplémentaire appelé à produire a son tour un nouveau revenu.

Le droit de propriété est traditionnellement décomposé en trois dimensions : l’usus, c’est-à-dire le droit d’utiliser une chose ; le fructus, c’est-à-dire le droit d’en percevoir les fruits ou les revenus ; et l’abusus, c’est-à-dire le droit d’en disposer juridiquement ou matériellement.

Notre critique de notre manière de voir l’économie porte donc moins sur le fait de posséder que sur ce que devient le « fruit » de la propriété lorsqu’il cesse d’être simplement consommé, partagé ou réinvesti dans une activité concrète, et qu’il devient lui-même un nouveau capital destiné à produire davantage de revenus.

Cela devient même le cœur d’une vision écologique assumée.

Le capitalisme moderne, tel qu’il s’est développé depuis plusieurs siècles, repose largement sur cette possibilité : le revenu issu de la propriété peut être transformé en nouveau capital ; ce nouveau capital produit à son tour un revenu ; ce revenu est à nouveau capitalisé, et ainsi de suite.

Autrement dit, le fruit ne sert plus seulement à vivre : il devient une semence obligatoire de fruits supplémentaires.

C’est cette dynamique de capitalisation composée, davantage que la propriété elle-même, que nous devons interroger.

Un capital placé à 5 % double en un peu moins de quinze ans. Pris isolément, le mécanisme est parfaitement compréhensible. Nous ne proposons donc pas de supprimer toute rémunération du capital. Nous proposons de distinguer les situations où le capital est l’un des moyens d’une activité identifiable de celles où il devient une fin en soi.

Lorsqu’un capital permet de construire, produire, loger, soigner, transporter, entreprendre ou financer une transformation utile, sa rémunération peut trouver sa justification dans l’activité à laquelle il contribue.

Mais lorsque le capital produit du capital sans nouvelle contribution identifiable à l’économie réelle, la justification devient beaucoup moins évidente.

C’est cette frontière que nous voulons déplacer.

Il ne s’agit pas de savoir comment rendre infiniment durable la rémunération du capital. Il s’agit de déterminer dans quelles conditions le droit au fructus reste légitime parce qu’il correspond à une activité identifiable, et à partir de quel moment il devient une mécanique autonome d’accumulation.

Tant que le rendement financier peut être découplé de l’augmentation des flux physiques de matière et d’énergie, le problème peut rester invisible. Mais ce découplage a des limites.

C’est à cet endroit que la question financière rejoint la question écologique.

Comment les sociétés anciennes ont-elles empêché cette accumulation de devenir infinie ?

Une dynamique ancienne, un problème moderne

Les sociétés anciennes connaissaient déjà les mécanismes de dette, d’intérêt et d’accumulation. Elles avaient aussi imaginé des dispositifs périodiques permettant d’en interrompre les effets cumulatifs : remises de dettes en Mésopotamie, jubilé biblique, annulations ou réinitialisations périodiques de certaines créances.

Quelles qu’aient été leurs différences avec notre système actuel, ces mécanismes répondent à une intuition commune : une dette qui peut s’accumuler indéfiniment finit par produire une concentration qui devient elle-même un problème politique et social.

Le capitalisme moderne a progressivement supprimé ou marginalisé ces formes de remise à zéro, au moment même où l’accès à de nouvelles sources d’énergie, d’abord le charbon, puis le pétrole, permettait d’augmenter considérablement la production matérielle.

L’énergie fossile a ainsi pu donner pendant un temps l’impression que l’accumulation pouvait continuer sans rencontrer de limite physique.

La question écologique consiste précisément à savoir ce qu’il advient de cette mécanique lorsque les limites physiques redeviennent visibles.

On peut donc être écologiste, reconnaître l’importance du Commun, sans être « antipropriété ». : Le Commun n’est pas nécessairement le contraire de la propriété. Il est le contraire de l’appropriation sans limite. Il est une propriété d’usage.

À l’inverse, la suppression de la propriété privée ne suffit pas nécessairement à supprimer la logique d’accumulation. Une économie peut collectiviser ou étatiser la propriété tout en conservant une forte obsession de l’accroissement du surplus et de la production.

Propriété et accumulation sont donc deux questions différentes.

Nous les avons historiquement associées parce qu’elles se sont développées ensemble dans les sociétés européennes modernes. Mais elles ne sont pas nécessairement indissociables.

C’est à partir de cette distinction que nous pouvons rejoindre le diagnostic du nouveau programme écologiste, tout en assumant une divergence doctrinale sur les moyens, que nous voulons éclaircir dans cette note de mise en cohérence.

Le programme identifie certaines formes de rente et cherche à limiter certaines formes de capitalisation. Mais, sur le capital financier et actionnarial, il semble encore vouloir principalement réguler, taxer et orienter un mécanisme dont nous pensons qu’il faut interroger l’existence même lorsqu’il devient purement auto-reproductif.

La question n’est donc plus seulement : « comment rendre le capitalisme plus vert ? »

Elle devient :

« Jusqu’où pouvons-nous conserver une mécanique de capitalisation composée dans une économie qui reconnaît désormais des limites physiques à sa croissance ? »

Cette question change le centre de gravité du débat.

Taxer davantage le capital que le travail, séparer les banques de dépôt des banques de marché, renforcer les droits de vote des actionnaires de long terme : chacune de ces mesures peut modifier les comportements et ralentir certaines dynamiques.

Mais elles ne remettent pas nécessairement en cause la logique fondamentale : celle d’un capital qui doit continuer à produire un rendement, lequel peut être à son tour capitalisé.

Autrement dit : nous pouvons ralentir la machine sans encore décider si nous voulons continuer à faire fonctionner cette machine.

Est-ce raisonnablement suffisant au moment ou les 1,5°C d’augmentation de température de notre atmosphère sont déjà atteint.

Un rendement composé, même plus faible, même davantage taxé, même orienté vers des investissements « verts », conserve une propriété mathématique simple : lorsqu’il est réinvesti, il tend à produire à son tour un rendement.

La question écologique n’est donc pas seulement celle de la vitesse de cette croissance. C’est celle de sa compatibilité structurelle avec un monde fini.

Les sociétés anciennes avaient identifié ce problème avant nous, et l’avaient traité autrement qu’en le taxant. Le jubilé biblique, les remises de dettes mésopotamiennes n’étaient pas des correctifs à la marge, c’étaient des soupapes structurelles, intégrées et attendues, qui remettaient périodiquement les créances à zéro pour empêcher l’exponentielle de s’installer durablement.

C’est cette intuition qu’il faut réinventer aujourd’hui, en écartant la forme d’un grand soir économique ou d’un effondrement brutal du système.

Nous pouvons imaginer au contraire un jubilé permanent, progressif et différencié : secteur par secteur, activité par activité, rente par rente, identifier ce qui s’est progressivement détaché de l’économie « réelle » et dont la seule fonction est devenue de produire du rendement financier à partir de lui-même.

Un jubilé, non plus tous les cinquante ans, mais une capacité permanente de la société à éteindre, mutation après mutation, les formes d’accumulation qui se sont trop détachées de l’économie réelle et des limites du monde physique: éteindre ce qui n’aurait jamais dû devenir une lumière.

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