Combattre une colonialité du regard
Un pays continue de produire des hiérarchies de légitimité, de respectabilité, de visibilité, longtemps après avoir cessé de les nommer comme telles. C’est cela, la colonialité du regard : non pas un racisme déclaré, mais un tri silencieux sur qui a droit à la parole, à la reconnaissance, au récit.
Les appels antifascistes et antiracistes sont moralement nécessaires. Mais ils enferment ceux qu’ils défendent dans une position défensive, celle de la victime qu’on protège, jamais celle de l’auteur qu’on écoute. Or ce que ces mondes attendent n’est pas une protection. C’est un droit de cité.
Un droit de cité, ce n’est pas une place qu’on accorde. C’est la reconnaissance qu’un monde existait déjà, avant qu’on daigne le regarder : les quartiers, les diasporas, les familles touchées par l’injustice ne sont pas des marges qu’on intègre à un centre. Ce sont des mondes multiples, sensibles, créatifs, qui n’ont jamais eu besoin qu’on les fonde pour exister.
Une politique qui accepte ce déplacement, en se rendant garante d’une boussole Écolo, peut offrir autre chose qu’une inclusion : elle peut faire de leurs récits des mandats, et de leurs espoirs une manière d’agir. Elle cesse de convoquer ces mondes comme « public cible » pour les reconnaître comme co-auteurs du pays, avec ce que cela suppose concrètement : une part du pouvoir de formuler, pas seulement une part du pouvoir d’être entendu.
Le pluriversel n’est pas un compromis entre des mondes qui devraient converger. C’est la certitude que plusieurs mondes peuvent tenir ensemble sans qu’aucun ne se fonde dans l’autre.
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